Les clés du passé
Berceau des Amériques, la République dominicaine témoigne encore aujourd'hui de son tumultueux passé. Si les Amérindiens ont laissé peu de traces, les colons, qu'ils soient espagnols ou français, ont légué leur héritage. Mais même les heures douloureuses de plusieurs dictatures n'ont en rien entamé l'authenticité de ce territoire.
Les Indiens Autrefois rattachées au continent américain, les Antilles, auxquelles appartient l'actuelle République dominicaine, ne sont conquises que tardivement. Ayant peu d'informations sur les périodes avant Jésus-Christ, on suppose que les premiers Indiens, partis du Yucatán vers 4000 avant J.-C., arrivent sur l'île puis sont suivis à partir de 2000 avant J.-C. par d'autres communautés, provenant des forêts vénézuéliennes et des rives du fleuve Orénoque. Dans la seconde moitié du dernier millénaire avant notre ère, une nouvelle vague d'émigrants s'installe peu à peu sur Quisqueya, la « mère de toutes les terres », en indien. Il s'agit des Taïnos, Amérindiens qui se rattachent à une importante famille linguistique, l'arawak. Ils s'établissent essentiellement sur les côtes et dans les plaines et développent cinq royaumes ou cacicazgos : Higüey, Jaragua, Magua, Maguana et Marien. Un chef, le cacique, administre la population, scindée en trois catégories : les aristocrates et les prêtres, en charge des hautes fonctions temporelles et spirituelles, le peuple, qui travaille la terre, et les esclaves, en fait des prisonniers de guerre. L'un des royaumes fut même dirigé par une femme, Anacaona, « la plus belle de l'île », dit-on.
La Conquête espagnole Le 6 décembre 1492, le navigateur génois Christophe Colomb, parti en août de la même année à la conquête d'une nouvelle route vers l'Asie, débarque sur une île après avoir découvert l'archipel des Bahamas puis Cuba. Cette terre lui rappelle tant la Castille qu'il la baptise aussitôt isla Española ou Hispaniola. Charmé par sa beauté, séduit par la gentillesse de ses habitants et surtout convaincu de ses richesses aurifères et agricoles, il décide d'y établir une première colonie espagnole. Son objectif est double : convertir les Indiens au catholicisme et exploiter les gisements d'or du territoire. Le jour de Noël est inauguré le fort de la Nativité, érigé avec des fragments de l'un de ses navires, la Santa María. Puis, Colomb repart vers l'Espagne pour faire connaître ses découvertes, laissant 39 soldats commandés par Diego de Arana sur Hispaniola.
A son retour, dix mois plus tard, accompagné de 1 500 hommes, les Européens et le fort ont disparu. En représailles, Colomb décide d'attaquer les autochtones : ceux qui ne succombent pas au combat, meurent des maladies apportées par les Européens ou sont déportés en Espagne.Les Taïnos Les Taïnos, dont le nom signifie « homme bon », ont la réputation d'être un peuple pacifique et très avancé. Par exemple, dans la maîtrise des techniques d'irrigation et de drainage, ce qui leur permet de cultiver un grand nombre de denrées. Ils construisent de longs et solides canoës de bois pour pêcher et fabriquent des céramiques, polissent la pierre et l'os, travaillent le cuivre et l'or. Ils vivent dans des cases hexagonales ou rondes, groupées en villages. Païens, ils adorent les cémi, statuettes de bois et de pierre, et autres amulettes qui représentent les esprits. Une de leurs cérémonies religieuses, la cohoba, suit un rituel très précis afin de communiquer avec les dieux : jours de jeûne, inhalation de plantes hallucinogènes. La population aurait pu atteindre les deux millions d'habitants. Mais à l'arrivée des premiers colons, il ne fallut pas plus d'une vingtaine d'années pour que la communauté entière disparaisse, décimée minée par les maladies venues d'Europe, inadaptée aux travaux de force imposés par les colons, sans oublier les suicides collectifs, qui furent un moyen de rébellion.
Grandeur et décadence Fin 1493, sous la houlette du navigateur est bâtie la première ville espagnole en Amérique, La Isabela, au nord de l'île (non loin de l'actuel Puerto Plata). Abandonnée pour cause de famines et d'épidémies, elle est remplacée en 1496 par La Nueva Isabela, à l'embouchure du fleuve Ozama et fondée par Bartolomeo Colomb, frère du Génois. En 1500, Christophe Colomb est accusé de mauvaise gestion de la colonie et rendu responsable de la disparition des Amérindiens. Il est remplacé par Nicolás de Ovando, qui devient gouverneur d'Hispaniola. Lorsqu'un cyclone détruit La Nueva Isabela, en 1502, ce dernier décide l'érection d'une nouvelle capitale, Santo Domingo de Guzmán, sur la rive orientale du fleuve. C'est Diego, fils de Christophe Colomb, qui prend la relève et poursuit l'exploitation de l'or. Mais les gisements commencent à se tarir vers 1515, provoquant un exode espagnol massif. Ceux qui restent se tournent peu à peu vers l'élevage bovin et porcin et la culture de la canne à sucre. La main-d'oeuvre manquante, après le génocide des Indiens, est remplacée par l'importation des esclaves de l'Afrique. Hispaniola, qui devait être le centre du nouvel Empire espagnol, est peu à peu délaissée par la Couronne, reléguée au rang de simple escale sur la route de plus riches territoires, comme le Brésil.
Des pirates aux Français Livrés à eux-mêmes les habitants commercent avec les contrebandiers. L'île devient par ailleurs la cible de pirates comme de corsaires. Le plus célèbre est Sir Francis Drake. Ce capitaine de vaisseau mène tout d'abord la guerre contre les Espagnols dans les Antilles. Puis franchissant le détroit de Magellan et avec l'appui de la reine Elisabeth Ire d'Angleterre, il s'empare de divers territoires espagnols avant de piller et de prendre en otage la capitale d'Hispaniola en 1586.
Flibustiers et boucaniers L'armée espagnole reprend le contrôle de l'île et en 1606, sur l'ordre de Madrid, dépeuple les côtes nord et ouest pour mettre fin à la contrebande, obligeant les colons à s'établir à l'est, autour de Santo Domingo. Ils laissent sur place des hordes de têtes de bétail qui se multiplient à l'état sauvage. Des flibustiers d'origine française, entre autres, débarquent au nord sur l'île de la Tortue et profitent de la situation pour occuper progressivement la partie occidentale de Hispaniola. Ils instaurent un commerce des plus lucratif avec des boucaniers. Ces derniers tannent le cuir des bovins avant de revendre les peaux aux pirates, qui les acheminent vers l'Europe. Alors que la France est en paix avec l'Espagne, trêve seulement interrompue en 1667-1668 et 1673-1678, les flibustiers ne s'embarrassent guère de telles considérations et harcèlent les colons espagnols. Ils dominent ainsi peu à peu l'ouest de l'île. En 1697, l'Espagne s'incline devant cette suprématie et le traité de Ryswick reconnaît la colonie française de Saint-Domingue.
En quête d'indépendance Comme pour imiter la destinée de la métropole, Hispaniola va aussi connaître sa révolution : François Dominique Toussaint, un esclave employé comme cocher, devient l'un des chefs de file des Noirs, qui se soulèvent en 1791. A Santo Domingo, les colons espagnols prennent le parti des insurgés. Mais la situation se renverse en 1794 : la France abolit l'esclavage et du coup les hommes de Toussaint se rallient aux révolutionnaires. Le traité de Bâle, signé en 1795 entre l'Espagne et la France, attribue à celle-ci la partie espagnole de Saint-Domingue. De ce fait, de 1795 à 1798, Toussaint aide le général français Lavaux à chasser les Espagnols de l'île. C'est de son courage à ouvrir des brèches dans les rangs de l'ennemi que lui vient son surnom de Louverture. Nommé général de brigade et commandant en chef des troupes, il proclame bientôt l'indépendance de l'île et devient président à vie de la nouvelle république noire, en 1800. Administrateur de talent, il signe plusieurs traités commerciaux avec les Etats-Unis et la Grande-Bretagne. Bonaparte, contrarié par cette trop grande autonomie, expédie 20 000 hommes dirigés par le général Leclerc. Contraint à la capitulation en 1802, Toussaint est déporté en France et emprisonné à Joux (Jura), où il meurt en avril 1803.
L'Indépendance éphémère La lutte pour l'autonomie se poursuit néanmoins sous le commandement de Jean-Jacques Dessalines. Les forces françaises sont epoussées par les rebelles et le 1er janvier 1802 la République d'Haïti voit le jour. Attaqués à l'est par les colons espagnols, eux-mêmes aidés par les troupes britanniques en guerre contre Napoléon, l'Empire cède à nouveau l'île à l'Espagne en 1809. Mais le royaume d'Espagne ne s'intéresse guère à cette terre trop lointaine. Les colons de Santo Domingo n'ont pour seule issue que l'émancipation, en 1821. Elle porte bien son nom d'« Indépendance éphémère » car, un an plus tard, l'armée haïtienne du président Jean-Pierre Boyer s'approprie toute l'île. L'annexion dure vingt-deux ans.
Les luttes internes On s'en doute, les vaincus souhaitent ardemment recouvrir leur indépendance. Vers la fin des années 1830, une organisation secrète est mise sur pied, la Trinitaria. A l'instigation de trois hommes, Juan Pablo Duarte, Ramón Mella et Francisco Sánchez, ses membres majoritairement issus de la bourgeoisie, sabotent peu à peu l'autorité haïtienne. Ce combat aboutit, en 1844, à la scission définitive de l'île et à la proclamation de la République dominicaine, le 27 février.
La guerre de la Restauration Comme bien des démocraties balbutiantes, le pays va connaître vingtcinq ans de luttes intestines pour conquérir le pouvoir. Les partisans de la Trinitaria se heurtent rapidement à des groupes armés désireux de diriger la République. Des guerres civiles menées tour à tour par deux généraux, Pedro Santana et Buenaventura Báez, affaiblissent et ensanglantent le pays. A tel point que la République dominicaine perd même son indépendance pendant quatre ans, lorsque le président Santana rend le territoire à l'Espagne ! Enfin, et pour la dernière fois, le pays retrouve son indépendance après une dernière guerre dite de la Restauration. La Deuxième République naît en 1865.
Dictature d'Ulisses Heureaux Amoindrie, tant politiquement qu'économiquement, la République dominicaine alors dirigée par le président Báez est proposée en annexion aux Etats-Unis. Qui la refusent. Les années suivantes seront marquées par de stériles rivalités, déclin renforcé par l'accession à la présidence du général Ulisses Heureaux. L'homme instaure une dictature sans précédent qui perdure jusqu'à son assassinat, à Moca, en 1899. Sa déplorable administration du pays entraîne un véritable chaos économique.
L'invasion américaine La banqueroute de 1905 amène les Etats-Unis à se pencher une première fois sur le cas de la République dominicaine. En 1907 ils prennent le contrôle des finances nationales. Mais les autorités légales du pays craignant une mainmise américaine protestent vigoureusement. La réaction des Etats-Unis est immédiate et en 1916 les troupes de Marines débarquent sur l'île, démantèlent l'armée et désarment la population. L'objectif américain est de redéfinir l'économie de la République dominicaine selon ses propres besoins et surtout d'empêcher tout pays européen de renouer avec ce territoire qui peut s'avérer précieux.
Alors que la Première Guerre mondiale déchire le monde, les Etats-Unis contraignent le pays à exploiter au maximum la culture de la canne à sucre. Ils en profitent ainsi pour mettre en place un régime militaire, gérer l'économie et surveiller les douanes. De nombreuses entreprises, interdites d'exportation, connaissent la faillite. Un des rares avantages que le pays retire de cette occupation est le développement notable - et nécessaire - du système scolaire et des réseaux routiers et ferroviaires. Les soldats restent jusqu'en 1924, au moment de l'élection démocratique de Horacio Vásquez.Trujillo : 30 ans de tyrannie La toute jeune Troisième République ne connaît pourtant qu'un court répit. Le 11 avril 1930, le général en chef de l'armée dominicaine, un certain Trujillo, renverse le pouvoir et devient « Son Excellence le Généralissime Docteur Rafael Leonidas Trujillo Molina, Honorable Président de la République, Bienfaiteur de la Patrie et Reconstructeur de l'Indépendance financière ». Il établit pour trente ans une dictature répressive. Il commence par évincer tout contrôle américain sur les douanes et l'administration, appuie son pouvoir sur la police et l'armée et met sur pied un réseau d'indicateurs particulièrement redouté : les Calies. Les libertés individuelles sont peu à peu abolies et il ne subsiste bientôt plus aucun opposant politique. Un parti unique, le sien, prône « Rectitude, Liberté, Travail, Moralité ». Sa voisine Haïti est également une gêne et les relations entre les deux pays se dégradent complètement lors de l'assassinat de 18 000 Haïtiens, dont l'émigration est jugée trop nombreuse.
Un tyran nommé : « El Benefactor » Le despote, qui se surnomme lui-même El Benefactor, le Bienfaiteur, considère l'île comme sa propriété. Il fait ériger près de deux mille statues le représentant, rebaptise la capitale Ciudad Trujillo et s'arroge l'ensemble des industries dominicaines. Il va jusqu'à nommer son fils colonel des armées, alors que l'enfant n'a que... 4 ans. A sa mort, on a calculé que Trujillo était devenu l'un des 10 hommes les plus riches du monde avec une fortune estimée à environ 700 millions de dollars. Cependant, le commerce extérieur connaît un regain pendant son règne, le dictateur conservant d'excellents rapports avec les Etats-Unis, qui investissent massivement dans le pays. Mais le précieux allié se désolidarise totalement lorsque Trujillo tente, en vain, de faire éliminer le président vénézuélien Romulo Bétancourt. En 1961, l'assassinat de Trujillo met un terme à trente ans de dictature.
Les débris de la dictature C'est Joaquín Balaguer, vice-président sous Trujillo, qui prend sa succession pendant quelques mois. Des élections libres amènent en 1963 à la présidence un libéral de gauche (parti de la Libération dominicaine), Juan Bosch. Il a à peine le temps d'instaurer une Constitution libérale qu'il est renversé moins d'un an plus tard par la junte militaire. Les deux années qui suivent prouvent l'incapacité de l'armée en matière de gestion. Le pays se soulève, aidé par une faction dissidente de l'armée, réclamant le retour de Bosch. La guerre civile est évitée de justesse grâce à une nouvelle intervention du gouvernement américain, apeuré par la menace communiste qui plane sur la région. Un gouvernement provisoire est mis en place, présidé par Hector García Godoy. Les élections de 1966 ramènent au pouvoir Joaquín Balaguer. Il y restera pendant douze ans, menant une politique autoritaire anticommuniste et naturellement pro-américaine. En 1978, sous la tutelle américaine, le parti révolutionnaire dominicain est à la tête du pays avec Antonio Guzmán non sans que Balaguer ait tenté de fausser les résultats de l'élection. A l'annonce de la trahison de certains de ses plus proches collaborateurs, Antonio Guzmán se suicide.










