Les clés du passé
Les Thaïs sont venus de Chine. Pendant des siècles ils ont lutté contre les Khmers à l'est et contre les Birmans à l'ouest. Ils ont su faire d'habiles compromis avec les puissances coloniales française et anglaise. Thaï veut dire « homme libre ». C'est peut-être pour cela que la Thaïlande est - avec le Japon - le seul pays d'Asie qui n'a jamais été colonisé
Les premières principautés thaïes (VIe-XIIe siècles)
A partir du VIe siècle, les Thaïs ont fui la Chine pour sauvegarder leur identité. Ils partaient par vagues successives, au fur et à mesure que les empereurs chinois contrôlaient mieux leur pays. Certains d'entre eux se sont établis dans la vallée du fleuve Maenam Chao Phraya, le centre de la Thaïlande actuelle, où ils formaient de petites principautés dominées alternativement par les Môns (Birmans) et par les Khmers d'Angkor.
Sukhothai, un siècle de prospérité (1238-1378)
Au XIIIe siècle, deux princes thaïs s'unissent et se révoltent contre la domination khmère d'Angkor. L'un des deux, Sri Indrathit, écrase les Khmers en 1238, et fonde le royaume de Sukhothai. Quelques années plus tard, en 1253, Kubilaï khan, l'empereur mongol qui règne à Pékin, parvient à contrôler le sud de la Chine, provoquant une émigration massive de Thaïs dont l'arrivée dans la vallée de la Maenam Chao Phraya renforce la population et la puissance de Sukhothai. C'est le début d'une ère de prospérité et de rayonnement culturel qui va durer un siècle.
En 1279, Ramkhamheng, le plus jeune fils de Sri Indrathit, monte sur le trône et s'allie avec le roi de Chiang Mai pour lutter contre les Khmers et les Môns. Il ménage habilement la Chine, avec laquelle il échange des ambassades. Pour l'empereur, les présents de Ramkhamheng sont des tributs et des actes d'allégeance : la face est sauve de part et d'autre. Ramkhamheng met en place un système d'administration centralisée qui durera jusqu'au XIXe siècle. Il encourage l'agriculture et le commerce. En outre, le bouddhisme se développe à la cour, car le roi fait venir des moines de Ceylan et construit de nombreuses pagodes. L'art de la céramique est développé par les artisans chinois, qui créent un style aux motifs colorés, dont il reste de très belles collections dans les musées de Thaïlande. Sukhothaï exporte sa porcelaine vers la Chine, Java, Sumatra, la Birmanie et les Philippines. Le royaume exporte également du riz, du bois et des fruits, et établit des liens commerciaux avec l'Inde, Ceylan et la Perse.
A la mort de Ramkhamheng, en 1317, Sukhothaï contrôle une partie du Laos et presque toute la péninsule malaise. Mais les Etats vassaux vont se révolter, et les héritiers du roi se querellent. C'est le début du déclin de Sukhothai.
La splendeur d'Ayutthaya (1378-1767)
Le prince Ramatibodi fonde Ayutthaya en 1350 et soumet Sukhothai en 1378. Le royaume d'Ayutthaya durera plus de quatre siècles, jusqu'à la destruction de sa capitale par les Birmans, en 1767.
Son histoire est faite d'une succession de guerres, de victoires et de défaites, tantôt contre les Khmers, tantôt contre les Birmans. Selon les lois de la guerre de l'époque, chaque victoire amenait des dizaines de milliers de prisonniers, qui apportaient avec eux leur art et leurs techniques. Leur intégration enrichissait le vainqueur. Chaque défaite, au contraire, entraînait une hémorragie d'artistes, d'artisans et de simple paysans dont le départ affaiblissait encore le vaincu. En 1432, les Khmers, qui ont abandonné près de cent mille prisonniers au bénéfice d'Ayutthaya, quittent Angkor et s'éloignent pour s'installer à Phnom Penh. Mais les Birmans sont plus dangereux, et Ayutthaya est vaincu en 1569 après trente ans de guerres. Naresuan, le prince héritier thaï, est enlevé par les Birmans. Mais il se révolte en 1584 et bat cinq fois les Birmans en trois ans. Selon la légende, il tue lui-même le prince héritier birman au cours d'un combat singulier à dos d'éléphant. A sa mort, en 1605, la suprématie d'Ayutthaya est rétablie pour un siècle et demi.
Lorsque le roi Naraï monte sur le trône, en 1656, le royaume est devenu très puissant. L'architecture et la sculpture, toujours d'inspiration religieuse, s'épanouissent, ainsi que la céramique. En fait, les nobles possèdent la terre, qui appartient en droit au roi, et les paysans doivent des jours de corvée qui permettent de construire routes, canaux et pagodes. Ayutthaya exporte du riz, du bois, des épices et même des éléphants dressés pour la guerre. Le commerce est entièrement aux mains des étrangers et le roi perçoit une taxe. La ville est un lieu prospère où cohabitent Chinois, Japonais, Indiens, Persans, Arabes, mais également Anglais, Espagnols, Hollandais et Français. Phalcon, un aventurier grec courageux et sans scrupules, est entré au service du roi Naraï après avoir servi - ou escroqué - les Anglais. Très vite, il est devenu le véritable Premier ministre du royaume. Se sentant menacé par les nobles siamois, il recherche la protection de la France. Naraï et Louis XIV échangent des ambassadeurs. D'abord, les dignitaires siamois se rendent en 1684 à Paris et à Versailles, où les Français les traitent fort mal. L'année suivante, Louis XIV envoie une ambassade à Ayutthaya. L'abbé de Choisy, qui vivait à Paris habillé en femme avant de prendre la robe ecclésiastique et d'entrer à l'Académie française, a fait un récit très vivant de son voyage. Il faut imaginer les nobles français en bottes, pourpoint et chapeau à plumes sous le soleil de Bangkok, à une époque où en France on ne se lavait pratiquement jamais ! Les Thaïs, eux, se baignaient trois fois par jour. Pressé, d'un côté, par le Roi-Soleil de se convertir au catholicisme, et d'un autre côté, par les émissaires arabes de donner sa foi à l'islam, Naraï décide de rester bouddhiste et tolérant. En 1688, à la mort du roi, Phalcon est assassiné, et les derniers Français rembarquent sans gloire. Après la disparition de Naraï, Ayutthaya connaît un lent déclin. Le royaume est en proie aux querelles internes et aux agressions extérieures. En 1767, les Birmans détruisent entièrement la capitale, qui ne sera jamais reconstruite.
Les débuts de Bangkok (1767-1851)
Le général Taksin, un métis chinois rescapé de la destruction d'Ayutthaya, lève une armée. Il bat les Birmans, et reconquiert le royaume en moins d'un an. Mais Ayutthaya est en ruine et Taksin installe sa capitale à Thonburi, qui est aujourd'hui un quartier de Bangkok, sur la rive droite du fleuve Maenam Chao Phraya. Taksin repousse à nouveau les Birmans en 1774 et 1775. Il soumet Chiang Mai, Vientiane et le Cambodge, mais il se fait beaucoup d'ennemis en luttant contre l'influence du clergé bouddhiste et, en 1782, il est déclaré fou et condamné à mort. Son sang ne doit cependant pas être versé ! Aussi, il est enfermé dans un sac - de soie, par respect. Puis il est assommé à l'aide d'un gourdin - en bois de santal, par respect. Enfin, il est jeté dans la Maenam Chao Phraya - le fleuve sacré, par respect - où il se noie entouré du respect de tous.
Le général Chakri prend le pouvoir et fonde la dynastie qui est encore sur le trône aujourd'hui. Pour se protéger des envahisseurs birmans, il traverse le fleuve et établit sa capitale à Bangkok. Il réforme l'administration, rédige un code civil, un code pénal et consacre une part de son temps à la littérature. Chakri et son fils Rama II, qui lui succède en 1809, doivent lutter à la fois contre les Birmans, qui sont écrasés à Phuket en 1785, contre une rébellion au Laos et contre les Vietnamiens, qui leur disputent alors une partie du Cambodge : la guerre durera de 1833 à 1847. La double menace siamoise et vietnamienne poussera le roi khmer à demander la protection de la France, et le Cambodge devient un protectorat français en 1863.
L'ambassade de Louis XIV
Reçu dans le palais de Lopburi, l'ambassadeur français veut remettre en main propre la lettre de Louis XIV à Naraï. Mais, pour les Siamois, le roi est un dieu qu'on ne saurait toucher. Il est donc convenu que la missive sera tendue au bout d'un bâton d'or. Au dernier moment le roi apparaît à une fenêtre haute. Sans se démonter, le diplomate français tend la lettre devant lui, et c'est Naraï qui se baisse en souriant.
Les règnes de Mongkut (1851-1868) et de Chulalongkorn (1868-1910)
Le XIXe siècle voit se succéder sur le trône de Siam des rois éclairés, intelligents et habiles, qui sauront élever les Européens les uns contre les autres et faire les concessions nécessaires pour maintenir l'indépendance du pays. Le roi Mongkut monte sur le trône en 1851. Lorsqu'il reçoit l'envoyé de la reine Victoria en 1855, il est conscient de la puissance de l'Angleterre, qui contrôle la Birmanie et une grande partie de la Malaisie. Mongkut est contraint d'accepter les conditions commerciales défavorables que lui imposent les Anglais, mais il octroie les mêmes avantages aux autres Occidentaux pour contrebalancer l'influence britannique ! Chulalongkorn modernise l'administration et l'armée. Il crée un conseil des ministres, fait élire les chefs de village, supprime l'esclavage et la torture, puis réforme la justice. Une compagnie belge sera chargée de la construction d'un chemin de fer qui atteint Ayutthaya en 1897 et Nakhon Ratchasima en 1900. Des tramways électriques apparaissent à Bangkok, ainsi que la poste et le télégraphe. La signature des délégués siamois à la convention de Berne sur l'Union postale universelle, en 1895, marque l'entrée du royaume dans le « concert des nations » modernes. Les jeunes nobles thaïs font leurs études à Londres. Mongkut et surtout Chulalongkorn ont modernisé le royaume, mais ils ont dû céder 200 000 km² de territoire à la France et à l'Angleterre sans pour autant perdre l'essentiel. Le Siam, situé entre les zones d'influence française (l'Indochine) et britannique (l'Inde, la Birmanie et la Malaisie), sera le seul pays d'Asie avec le Japon à n'être jamais colonisé.
Chulalongkorn et la guerre de Sécession américaine
Chulalongkorn supprima l'esclavage en 1868. Aussi, lorsqu'il apprit que les Etats américains du Sud s'étaient révoltés contre le président Lincoln parce que celui-ci avait aboli l'esclavage, provoquant la guerre de Sécession, il proposa au président américain de lui fournir des éléphants de guerre ! Lincoln refusa poliment.
Le Siam dans le concert des nations (1910-1932)
Le roi Rama VI, l'un des soixante-dix-sept enfants de Chulalongkorn, monte sur le trône en 1910. Lors de la Première Guerre mondiale, le pays entre en guerre au côté des Etats-Unis. Rama VI envoie 1 200 hommes et, parmi eux, des élèves pilotes qui achèvent leur entraînement en novembre 1918 ! Mais le Siam est un des signataires du traité de Versailles, qui met fin à la guerre, et membre fondateur de la Société des Nations, en 1920.
La Thaïlande contemporaine
En 1932, un coup d'Etat militaire met fin à l'absolutisme.
L'idéologie fasciste se développe en Asie comme en Europe à la même époque. Alliés de l'Allemagne et du Japon, les Siamois prennent part à la guerre. Ils occupent une partie de l'Indochine française et aident les Japonais, qui tentent d'envahir la Birmanie. La ligne de chemin de fer destinée à cette attaque n'ira finalement guère plus loin que le fameux pont de la rivière Kwaï.
En 1945, le Siam devient la Thaïlande, un pays d'une importance stratégique majeure dans la lutte contre le communisme en Chine et au Vietnam. Prenant prétexte du fait que Kukrit Pramoj, l'ambassadeur du Siam à Washington, avait refusé de remettre officiellement la déclaration de guerre de son gouvernement aux autorités américaines, en 1941, les Alliés passent sous silence le rôle que le Siam a joué pendant la guerre. La Thaïlande entre à l'ONU avant de servir, pendant les années 1960, de base arrière à la guerre que mènent les Américains au Vietnam. A part de brèves tentatives de démocratisation, les dictatures militaires plus ou moins répressives se succéderont à Bangkok jusqu'à ces toutes dernières années.










